Vendredi 9 mai 2008

J'ai brièvement évoqué il y a quelques temps le roman de Sylvain Rossignol en promettant d'en dire plus et de donner la parole à l'auteur. C'est aujourd'hui chose faite. Le roman (mais récit est un terme sans doute plus juste) de Sylvain constitue l'aboutissement d'un projet de longue haleine. Notre homme en parle avec pertinence et passion, c'est pourquoi j'ai souhaité lui laisser toute l'amplitude dont il avait besoin, rompant avec la traditionnelle brièveté de mes "petits noirs". Cet entretien - passionnant à plus d'un titre - sera donc publié en plusieurs parties. L'occasion de faire chauffer le percolateur et de partager avec Sylvain quelques petits noirs au coin du zinc.



- Peux-tu en préambule décrire ton parcours personnel, ce qui t'as conduit vers l'écriture ?

- Les concours de nouvelles m'ont fait découvrir l'écriture. J'ai proposé un texte à celui de Pordic en 2003, qui a été primé et publié dans un recueil. Avant, ma pratique de l'écriture se limitait à la liste des courses, des échanges épistolaires avec mes amis et avec l'administration... Je me suis pris au jeu des concours de nouvelles, ce qui m'a valu de bonnes bouffes et de belles rencontres - parfois concomitantes, comme avec toi et ton acolyte Jordy, en 2005 à Strasbourg. Sinon, avant cela, des études scientifiques, un parcours professionnel avec des hauts et des bas (pas de quoi toutefois me forger un cv d'auteur américain: tour à tour maçon, éleveur de mygales, vendeur de bibles, gigolo, trader...). Actuellement, je travaille sur les questions de santé au travail.

-
Quelles sont les circonstances qui t'ont conduit à te lancer dans l'écriture de Notre usine est un roman ? Peux-tu retracer la genèse du projet ?

- J'ai été contacté en juin 2006 par les salariés d'une usine pharmaceutique qui venait de fermer (Sanofi-Aventis, ex Roussel-Uclaf, située à Romainville, en Seine-Saint-Denis). Ils m'ont formulé leur demande ainsi: raconter les huit années de lutte qui ont précédé la fermeture de l'usine.

-
Il s'agit donc d'un roman de commande, un concept plutôt rare... Comment parvient-on à s'approprier ce type de projet ? Quel était, d'ailleurs, le projet littéraire ?

- Oui, c'est un roman de commande pour lequel j'ai été salarié pendant une année par l'association des anciens salariés, créée spécialement pour porter le projet du livre. Toute la difficulté est de transformer la commande en projet littéraire. Cette transformation constitue l'appropriation dont tu parles. La difficulté concerne à la fois les salariés et l'auteur. Pour les salariés: accepter de se faire déposséder de leur histoire le temps de l'écriture. Et pour l'auteur: s'autoriser à transformer les paroles recueillies, s'autoriser l'écriture même, qui est une forme de trahison. Avant l'écriture, il a déjà fallu comprendre la demande, ou plus exactement travailler cette demande avec les salariés, ce qui a nécessité cinq demi-journées en juin et juillet 2006. Ils hésitaient entre le recours à un journaliste ou à un auteur. Cette hésitation m'a mis la puce à l'oreille: la demande n'était pas très claire dans leur esprit. En échangeant, j'ai compris que certains attendaient de l'ouvrage une démonstration implacable de l'injustice qui leur avait été faite: la fermeture de leur usine, un site pharmaceutique d'excellence, qui faisait du fric et qui oeuvrait pour la santé publique (notamment dans le domaine des antibiotiques). Cette ambition de démonstration, à titre personnel, ne m'intéressait pas, et je n'avais pas les compétences de journaliste requises. J'ai donc suggéré un livre qui montre plutôt qu'un livre qui démontre. Ils ont été convaincus. L'autre évolution de leur demande a porté sur la période chronologique racontée dans le livre. initialement, ils souhaitaient que je ne traite que de la période 1998 - 2006 - soit les huit années de lutte. Après quatre ou cinq rencontres, nous avons convenu que nous devions montrer l'usine en marche si nous voulions montrer l'attachement des salariés à leur outil de travail, attachement qui fut un moteur important dans la bataille. En conséquence, le livre ne commence pas en 1998, date de l'annonce de fermeture, mais en 1967, date d'embauche du baby boom.

- Une des particularité du roman de commande, c'est qu'il n'implique pas d'idées préconçues sur la forme du livre, ni sur son mode de narration...

- Exact. j'ai d'abord écouté les témoignages d'une soixantaine de salariés, tenté de comprendre la réalité de l'usine, et seulement en dernier lieu cherché la forme qui en rendrait le mieux compte. Au fil des témoignages, plusieurs choses se sont imposées: 
1) cette usine était un village, bourdonnant comme une ruche, avec une identité commune mais aussi des particularités. La vie de cette communauté humaine était scandée par les jours de travail qui se succèdent. Elle avait ses répétitions, ses menus faits et ses grands événements (accidents du travail, fusion, décès du patron...).
2) les vies des salariés étaient entremêlées à celle de l'usine. Trajectoires de vie et parcours professionnels étaient indissociables.
3) L'usine était aussi un milieu ouvert sur le monde. Elle était perméable à la société, à l'histoire. D'autant plus qu'elle fabriquait des médicaments et se trouvait donc impliquée dans des questions de santé publique: contraception - la "pilule du lendemain" fut inventée à Romainville -, traitement des maladies orphelines, populations non solvables...
Le projet littéraire était donc celui-ci: montrer l'usine comme un village et le travail comme le moteur de l'usine. Montrer l'entremêlement des trajectoires de vie au sein de l'usine. Et montrer l'usine comme un monde particulier, mais qui est perméable à la société, avec des influences réciproques...

-
L'une de tes préoccupations était, je crois, de parvenir à un livre accessible au plus grand nombre...

J'ai gardé à l'esprit tout au long de l'écriture une demande qui m'avait été faite par un salarié: "Dans ma famille, on est tous des prolos (il faut entendre ici la fierté ouvrière). Ils ne comprennent pas pourquoi j'ai milité autant dans mon usine et pourquoi je continue encore à la bourse du travail. Je voudrais que ton livre leur explique ce que je n'ai jamais réussi à leur faire comprendre. Ils ne lisent pas forcément beaucoup. Alors il faut que ton livre soit accessible. Ne nous fais pas un truc intellectuel ! Parce que je te soupçonne d'être un intellectuel, toi, sous tes faux airs !" Même s'il se marrait en le disant, il y mettait quarante et une années de travail dans un atelier difficile, avec une bonne moitié en équipe de nuit. Ca donne du poids à la demande et ça te met la pression. Il y avait donc en effet aussi cette dimension importante: écrire un livre accessible à tous.

A suivre...

Notre usine est un roman - Sylvain Rossignol - Editions La Découverte


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Qui est-il ?

Stéphane Laurent est journaliste, rewriter, nègre et réalise d'une façon générale tous les travaux d'écriture qu'on lui demande. Il vit à Strasbourg et passe tous ses étés en Bretagne. Il a aussi mauvais caractère. D'où (le retour de) ce blog.

Bobine


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