Jeudi 24 avril 2008

"Je vous dis tout ça, c'est certainement pas pour me vanter, parce que j'en ai rien à foutre que vous me croyiez ou non, ce que je veux juste dire , c'est que c'est de là que je viens, c'est de là qu'on vient tous, de ces endroits où il faut jouer très fort parce que les bagarres ne s'arrêtent pas forcément quand le concert commence. Il faut se faire respecter, en tapant sur les touches du piano ou sur la tête de celui qui vous cherche des noises. Et ce que je veux dire, c'est que si vous voulez qu'on fasse quelque chose de bien ensemble, si vous voulez qu'on soit sincères avec les gens qui viendront nous voir, c'est exactement ce genre de spectacle qu'on donnera, parce qu'on ne sait pas en faire d'autres, et que si on en faisait un autre ,on ne serait pas nous, vous saisissez ?" 

Ceci est un court extrait d'un roman inachevé intitulé From spirituals to swing. Un roman qui n'a jamais dépassé les neuf premiers chapitres. Un roman dont il me faut préciser que j'en suis l'auteur.
John Hammond était un producteur de disques et de spectacles qui a eu la particularité d'organiser en 1938 au Carnegie Hall de New-York le premier concert d'envergure d'artistes noirs pour un public blanc. C'était donc un de ces hommes qui font avancer les choses, dans leur coin, tranquillement, clope au bec et sourire aux lèvres. J'avais appris l'histoire de ce concert dans un bouquin, un jour que je lisais étendu sur l'herbe fraîchement coupée du parc de Cognac, où j'assistais au festival annuel de blues organisé par la ville à la fin du mois de juillet. Il me restait trois heures à tuer avant le grand concert du soir (celui du sublime Mighty Mo Rodgers) et je lisais un bouquin sur l'histoire du blues. C'est à ce moment là que j'ai appris l'existence de John Hammond et que j'ai décidé d'écrire un roman sur lui. Je m'y suis mis le soir même, juste après le concert, dans ma petite chambre d'hôtel. Ce serait un roman très ambitieux, un pavé à l'américaine qui mélangerait figures réelles et personnages fictifs. J'ai beaucoup lu, je me suis documenté, j'ai pris le temps d'écrire, de reprendre, de lisser, de polir... J'y ai passé, mon dieu... des centaines d'heures, sans doute. J'ai écrit neuf chapitres. C'était il y a cinq ou six ans.

Puis j'ai commencé le journalisme.

J'avais fait pas mal de jobs, jusque là. Des trucs alimentaires (là-dessus aussi, il y aurait un livre à écrire). Puis je m'étais mis à travailler dans la formation professionnelle. Je gagnais mal ma vie et je ne faisais pas ce que j'aurais voulu faire. Aussi, quand l'occasion m'a été donnée de voir mon nom publié à la fin d'articles que j'avais écrits, et d'être payé pour l'avoir fait, je n'ai pas réfléchi une seule seconde. Je me souviens encore du sentiment étrange que j'avais ressenti en recevant ma première rétribution de pigiste (600 ou 700 francs, à l'époque). C'était pour un canard en Belgique. Par la suite, j'ai enquillé les papiers, travaillant pour d'autres supports, étoffant cette expérience qui m'arrivait comme une providence. J'ai multiplié les articles, tenu une chronique régulière pour les adolescents, écrit les textes d'une expo, réalisé des interviews, animé des ateliers, travaillé comme rewriter et comme auteur, fabriqué deux enfants... et abandonné John Hammond. Sans regret ni remord.

Sauf quand il m'arrive de tomber sur ces neufs premiers chapitres et de les feuilleter un peu. Je me dis alors que oui, décidément , cela pourrait faire un beau roman.

Pour un autre. Parce que moi, j'ai passé la main.


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Commentaires

"si on en faisait un autre ,on ne serait pas nous, vous saisissez ?" ...

Que pouvait-il bien avoir à découvrir au dixième chapitre pour que tu veuilles autant faire semblant de l'oublier ?
commentaire n° : 1 posté par : Patrick (site web) le: 24/04/2008 23:05:18
Stéphane, Dieu me garde de jouer les coaches ! (Je sais, le pauvre, il a beaucoup à garder ces temps-ci), mais...
Mais qu'est-ce qui t'empêche d'aller plus loin ? Puisque tu tiens un sujet, et que tu as trouvé un ton d'écriture, tu as fait le plus dur. Alors qu'est-ce qui t'empêche, hein ?
Le manque d'envie ?
La crainte que le roman ne soit pas aussi beau, aussi fort que ce que l'on imagine ?
Le manque de temps ?
La crainte des vexations à l'arrivée quand il s'agit de se faire bien éditer, puis bien vendre ?
Nous passons tous par là.
On trouve toujours des raisons de ne pas aller plus loin.
Tu devrais finir ce livre par curiosité, pour savoir ce que le héros va devenir, pour savoir ce qui va mal tourner.
Ma toute petite expérience, c'est que mes meilleures nouvelles sont celles que j'ai plusieurs fois rangées dans le tiroir aux mortes espérances, en cours d'écriture, avant de les en sortir, de les regarder d'un oeil neuf. Parfois d'un été à l'autre, parfois deux ans plus tard.
Reprends ça, ne serait-ce que pour un chapitre, puis le suivant, etc..
Juste pour savoir comment ça va finir. En six ans, il a pu se passer tellement de choses.
Un conseil, un seul : imagine que c'est une commande. Tu t'es engagé à remettre à Monsieur, euh, allons-y, à Monsieur de Messchemaeker, ce roman pour, soyons raisonnable, disons pour le premier jour de l'automne. Et vire tous les Gaston qui rôdent.
commentaire n° : 2 posté par : Georges F. (site web) le: 25/04/2008 10:33:18
Je me joins à Patrick et à Georges. NOUS te passons commande pour que tu termines ce bouquin, p----- de m-----.
Nous te donnons deux ans, jour pour jour. (si je suis trop gentille, intervenez, hein)
commentaire n° : 3 posté par : nathalie (site web) le: 25/04/2008 11:21:16
Je trouve que Georges est de très bon conseil. Ton sujet est très fort. Ne laisse pas à d'autres ce que tu peux très bien faire toi-même. ça s'en va et ça revient, comme disait un célèbre électrocuté.
commentaire n° : 4 posté par : joël le: 25/04/2008 16:05:26
Durant les 42 premières années de ma vie et malgré des études de lettres (ou à cause de ces études de lettres?), j'ai toujours proclamé Urbi et Orbi que je n'écrirais jamais que des PV de réunions (Faut dire que, dans tous les groupes auxquels je participais, je me retrouvais toujours secrétaire...). Et puis, un jour, sans même m'en rendre compte, je m'y suis mis... J'ai écrit un roman et, à ma grande surprise, il a intéressé un éditeur. Je n'ai plus arrêté depuis et, maintenant, je participe même à la vie d'une maison d'édition.
Je suis donc bien placé pour affirmer qu'il ne faut jamais dire : "Fontaine, je ne boirai pas (ou plus) de ton eau". La vie a plus d'un tour dans son sac... Et c'est tant mieux!
commentaire n° : 5 posté par : Patrick Dupuis le: 25/04/2008 19:54:12
On dit souvent que c'est le premier pas qui coûte. Les derniers ne sont pas toujours les plus faciles à franchir. Après neuf chapitres, c'est dommage d'en rester là. Si ça peut aider, je m'associe à la commande des intervenants précédents. Allez, un bon mouvement Stéphane, un dernier coup de collier !
commentaire n° : 6 posté par : Hubert Grall (site web) le: 25/04/2008 22:44:31
Moi je dis tout comme le monsieur éditeur, qui a raison, forcément.

Ceci étant, je bloque depuis plus d'un an sur un texte. Alors, companero, je n'irai pas te jeter la première pierre parce que tu ne sens pas, tu ne vois pas comment tu pourrais te mettre à continuer ce roman! Par contre, je te plains, quoi qu'on sifflote le nez en l'air, ça fait fichtrement mal.

D'autant qu'au passage, on a l'impression d'être désobligeant par rapport aux copains qui essaient si gentiment, les braves, d'encourager et de pousser à la roue...
(J'aime bien la technique Nathalie, quand même. Tu ne me poserais pas un petit ultimatum, Nathalie?)
commentaire n° : 7 posté par : M agali (site web) le: 26/04/2008 12:49:37
Merci, chers amis, pour vos encouragements... Me voilà bien "coaché", entre Nathalie, qui tente la menace, et Georges, qui me soumet à un petit exercice d'auto-persuasion (imaginer que je réponds à une commande: bien joué, Georges, je vois que tu m'as bien cerné...).
Cela étant, ces neufs chapitres constituent à peine le quart de ce que je m'étais fixé. Il va donc couler pas mal d'eau sous les ponts avant que je mette le mot fin en bas de la dernière page... si jamais je le fais un jour...
commentaire n° : 8 posté par : Stéphane Laurent (site web) le: 26/04/2008 13:29:35

Qui est-il ?

Stéphane Laurent est journaliste, rewriter, nègre et réalise d'une façon générale tous les travaux d'écriture qu'on lui demande. Il vit à Strasbourg et passe tous ses étés en Bretagne. Il a aussi mauvais caractère. D'où (le retour de) ce blog.

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