"Je vous dis tout ça, c'est certainement pas pour me vanter, parce que j'en ai rien à foutre que vous me croyiez ou non, ce
que je veux juste dire , c'est que c'est de là que je viens, c'est de là qu'on vient tous, de ces endroits où il faut jouer très fort parce que les bagarres ne s'arrêtent pas forcément quand le
concert commence. Il faut se faire respecter, en tapant sur les touches du piano ou sur la tête de celui qui vous cherche des noises. Et ce que je veux dire, c'est que si vous voulez qu'on fasse
quelque chose de bien ensemble, si vous voulez qu'on soit sincères avec les gens qui viendront nous voir, c'est exactement ce genre de spectacle qu'on donnera, parce qu'on ne
sait pas en faire d'autres, et que si on en faisait un autre ,on ne serait pas nous, vous saisissez ?"
Ceci est un court extrait d'un roman inachevé intitulé From spirituals to swing. Un roman qui n'a jamais dépassé les neuf premiers chapitres. Un roman dont il me faut préciser que j'en
suis l'auteur.
John Hammond était un producteur de disques et de spectacles qui a eu la particularité d'organiser en 1938 au Carnegie Hall de New-York le premier concert d'envergure d'artistes noirs pour un
public blanc. C'était donc un de ces hommes qui font avancer les choses, dans leur coin, tranquillement, clope au bec et sourire aux lèvres. J'avais appris l'histoire de ce concert dans un
bouquin, un jour que je lisais étendu sur l'herbe fraîchement coupée du parc de Cognac, où j'assistais au festival annuel de blues organisé par la ville à la fin du mois de juillet. Il me restait
trois heures à tuer avant le grand concert du soir (celui du sublime Mighty Mo Rodgers) et je lisais un bouquin sur l'histoire du blues. C'est à ce moment là que j'ai appris l'existence de
John Hammond et que j'ai décidé d'écrire un roman sur lui. Je m'y suis mis le soir même, juste après le concert, dans ma petite chambre d'hôtel. Ce serait un roman très ambitieux, un pavé à
l'américaine qui mélangerait figures réelles et personnages fictifs. J'ai beaucoup lu, je me suis documenté, j'ai pris le temps d'écrire, de reprendre, de lisser, de polir... J'y ai passé, mon
dieu... des centaines d'heures, sans doute. J'ai écrit neuf chapitres. C'était il y a cinq ou six ans.
Puis j'ai commencé le journalisme.
J'avais fait pas mal de jobs, jusque là. Des trucs alimentaires (là-dessus aussi, il y aurait un livre à écrire). Puis je m'étais mis à travailler dans la formation professionnelle. Je gagnais
mal ma vie et je ne faisais pas ce que j'aurais voulu faire. Aussi, quand l'occasion m'a été donnée de voir mon nom publié à la fin d'articles que j'avais écrits, et d'être payé pour l'avoir
fait, je n'ai pas réfléchi une seule seconde. Je me souviens encore du sentiment étrange que j'avais ressenti en recevant ma première rétribution de pigiste (600 ou 700 francs, à l'époque).
C'était pour un canard en Belgique. Par la suite, j'ai enquillé les papiers, travaillant pour d'autres supports, étoffant cette expérience qui m'arrivait comme une providence. J'ai multiplié les
articles, tenu une chronique régulière pour les adolescents, écrit les textes d'une expo, réalisé des interviews, animé des ateliers, travaillé comme rewriter et comme auteur, fabriqué deux
enfants... et abandonné John Hammond. Sans regret ni remord.
Sauf quand il m'arrive de tomber sur ces neufs premiers chapitres et de les feuilleter un peu. Je me dis alors que oui, décidément , cela pourrait faire un beau roman.
Pour un autre. Parce que moi, j'ai passé la main.
Stéphane Laurent est journaliste, rewriter, nègre et réalise d'une façon générale tous les travaux d'écriture qu'on lui demande. Il vit à Strasbourg et passe tous ses étés en Bretagne. Il a aussi mauvais caractère. D'où (le retour de) ce blog.
Que pouvait-il bien avoir à découvrir au dixième chapitre pour que tu veuilles autant faire semblant de l'oublier ?