Dimanche 11 mai 2008

Deuxième partie (sur trois) de mon long entretien avec Sylvain Rossignol, auteur de Notre usine est un roman.

- Et comment fait-on, pour être accessible au plus grand nombre ?

- Il me fallait trouver les moyens, la forme. L'image du village m'a orienté vers la forme d'une chronique. Le moteur du livre - celui qui fait tourner les pages - serait donc le même que celui qui faisait carburer l'usine: le travail, ses péripéties et les liens humains qui se créent autour, qu'ils soient professionnels, syndicaux, amoureux... L'importance du travail m'a convaincu de le décrire, ce qui se fait trop peu fréquemment en littérature. Ses gestes, ses machines et ses outils, son vocabulaire, ses savoir-faire... L'entremêlement de l'usine et de la vie de ses salariés m'a décidé à suivre la trajectoire de quelques personnages tout au long du roman, de manière à ce que le lecteur puisse s'y attacher. Mais qui choisir, parmi les soixante salariés que j'avais rencontrés ? Tous m'ont raconté des choses intéressantes. Cela peut sembler paradoxal, mais j'ai pensé pouvoir donner plus de chair à des personnages fictifs, nourris de la matière de plusieurs vrais salariés et de mon imagination. Car chaque entretien de deux heures ne fournit pas assez de matière pour décrire quarante années d'une vie... Un autre bénéfice du caractère fictif des personnages est la prise de distance avec les salariés. Au début, j'étais véritablement pétrifié à l'idée de les trahir. Quand j'étais à mon bureau, j'imaginais soixante personnes penchées sur mon épaule et qui scrutaient mon texte sur l'écran... et qui allaient faire leur rapport aux quatre mille autres planqués dans la pièce d'à côté ! Puis les personnages ont acquis leur autonomie, m'ont soufflé des répliques, m'ont conduit où ils le voulaient. Dès lors, c'était gagné: l'appropriation était faite.

- A quelles autres difficultés t'es-tu heurté ?

- A une difficulté majeure: comment raconter quarante années dans un livre ? J'ai choisi de traiter des tranches, six périodes séparées par des ellipses et qui constituent autant de chapitres. J'ai également introduit une rupture de forme radicale pour traiter des huit années de lutte - mais j'en laisse la découverte aux lecteurs... Ma première tentative a été la mise en forme des paroles des vrais salariés. mais cela ne fonctionnait pas du tout.

- Pourquoi ?

- Parce que leurs paroles créait un filtre entre le travail et le lecteur: on ne lisait pas le travail, mais le travail raconté par le travailleur. Tout le récit était raconté à partir d'aujourd'hui, ce qui - compte-tenu de la fin tragique du site - le connotait sombrement. Dans le livre, à l'exception du dernier chapitre, tout est raconté dans le présent du récit. Par ailleurs, le choix inévitable à faire parmi les soixante entretiens me faisait perdre de la matière intéressante. Et puis l'attachement aux vrais salariés était difficile, en raison de leur trop grand nombre; même en me limitant à une quinzaine, c'était encore trop pour que le lecteur puisse les repérer et s'y attacher.

- Un tel projet pose t-il des difficultés techniques particulières ?

- Oui, le traitement de l'information. J'ai transformé la centaine d'heures d'enregistrement audio en mille pages de notes, puis j'ai balayé ces mille pages pour constituer une quarantaine de fichiers thématiques (qui recensaient les propos des salariés avec renvois à la page du cahier de notes). Tout ce travail m'a permis de digérer ce matériau et d'en faciliter ultérieurement le maniement. Mais il m'a pris à lui seul un mois et demi...

- N'est-il pas un peu compliqué de travailler sur un livre dont la matière repose sur la vie de personnes réelles ?

- Si. Il y avait surtout la crainte de ne pas être à la hauteur de la confiance que m'avaient accordée les salariés. La crainte de décevoir une attente très forte - démesurée, peut-être. Ce sentiment a été très paralysant, au départ. Ensuite, même s'il ne m'a pas quitté, j'ai réussi tant bien que mal à repousser les soixante curieux hors de mon bureau ! Ils sont quand même restés perchés sur le seuil, à tendre le cou pour jeter un oeil à l'écran... Je crois que ce travail acharné - particulièrement les quatre derniers mois - a été pour moi un moyen de supporter le poids de cette responsabilité. je pouvais me dire que j'avais fait de mon mieux, que j'avais donné le maximum.

- Peut-on, dans un tel roman, s'extirper de la gangue "autobiographie - histoires vécues" ? Ne tombe t-on pas fatalement dans certains travers du docu-fiction (ni tout à fait l'un, ni tout à fait l'autre) ?

- Quels sont donc les travers dont tu parles ? Tu m'inquiètes, Stéphane (rires) ! Sérieusement, je crois que la place centrale du travail et de l'usine déjoue le piège dont tu parles. Car ce sont les événements de l'usine qui mettent en scène les personnages (accidents de travail, vie syndicale, relations entre collègues...) et non pas les personnages qui se racontent. J'ai essayé de donner beaucoup de rythme au livre et de le rendre très visuel. J'ai pensé au film Short Cuts d'Altman et à ses destins parallèles qui se croisent parfois. Il y a aussi quelques dialogues "à la manière de" Ken Loach, pour résumer des débats idéologiques, notamment au sein du syndicat. par exemple, le syndicat doit-il s'intéresser au contenu du travail ou laisser cela au patron ? 

A suivre...


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Qui est-il ?

Stéphane Laurent est journaliste, rewriter, nègre et réalise d'une façon générale tous les travaux d'écriture qu'on lui demande. Il vit à Strasbourg et passe tous ses étés en Bretagne. Il a aussi mauvais caractère. D'où (le retour de) ce blog.

Bobine


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