Quand je parle de livres, il m'arrive d'avoir un bagout qui me permettrait en d'autres circonstances de vendre une crème solaire indice maximal de protection à un habitant du
Nord-Pas de Calais en plein mois de novembre. Je développais l'autre jour ces aptitude de vendeur de tapis auprès d'une de mes connaissances, dans le but avoué de lui
faire découvrir un bouquin que je tiens pour l'un des plus extraordinaires de ces dix dernières années, Invisibles, publié par Frédéric Boudet aux éditions de l'Olivier dans le
courant du printemps 2006. La chose se présentait fort bien, je sentais le poisson ferré quand soudain, patatras, le fil s'est brisé tout net au détour d'une phrase malheureuse par moi
prononcée (pauvre inconscient):
- Tu verras, ce sont d'extraordinaires nouvelles.
Mouvement de recul, visage qui se ferme:
- Ah bon ? Ce sont des nouvelles ?
- Ben oui. C'est un recueil absolument magistral et...
- Sûrement, mais tu vois, je ne lis pas trop de nouvelles. C'est pas mon truc, quoi.
- Pas ton truc, pas ton truc... Ca veut dire quoi, ça, pas ton truc ? Tu lis ou tu ne lis pas ?
- J'aime bien lire, mais seulement des romans. Tu comprends, j'aime bien m'attacher à l'histoire, m'identifier aux personnages...
- Ben non, je ne comprends pas. Qu'est-ce qui t'empêche de t'identifier aux personnages dans une nouvelle ?
- C'est pas pareil... Merci quand même...
Je n'ai pas insisté. J'ai pensé à cette réflexion qu'un éditeur avait fait à un auteur et selon laquelle il valait mieux, commercialement, publier un très mauvais roman plutôt qu'un excellent
recueil de nouvelles. C'est toujours, toujours, toujours la même histoire. Les petits-enfants de Marc Levy n'ont déjà sans doute plus trop de souci à se faire pour leur avenir, et des gens
comme Frédéric Boudet en sont réduits à écrire leurs livres pendant le week-end, après avoir bouclé un job alimentaire. Mais ils sont un peu cons, aussi: écrire des nouvelles, quelle idée !
On ne peut même pas s'identifier aux personnages !
Un fidèle de mon ancien blog vient de me demander si je comptais poursuivre ma série des "petits noirs". Pertinente question à laquelle je réponds oui. Pour mémoire, je rappelle
que la série "Un petit noir avec..." proposait des entretiens avec diverses personnalités investies dans l'écriture et dans l'édition - auteurs, éditeurs, blogueurs... - ceci afin de
mieux cerner les réalités d'un domaine parfois mal connu. Quelques-uns des entretiens que j'avais déjà proposés ont été sauvegardés à cette adresse : petitsnoirs.blogg.org
Vous pouvez toujours y faire un tour; j'ai la flemme de les rapatrier ici. Pour le reste, on trouvera sous peu dans ces pages de nouvelles rencontres avec des tas de gens passionnants. Et tout ça
pour vos beaux yeux.
Vendredi 28 septembre 2007
Ceci est une plage bretonne, située quelque part dans le Finistère, à un jet de pierre de Roscoff et de Saint-Pol-de-Léon.

Sur cette plage, à cet endroit exact, a été écrit un livre.
Enfin, non, pas tout à fait.
Pas écrit au sens propre du terme. Il a été soigné, comme on s'occupe d'un pigeon retrouvé au bord de la route dans un sale état. Rafistolé, en quelque sorte. Dégrossi. Aminci.
Renforcé là où il le fallait. En un mot, rendu présentable. Rendu publiable. C'est là une partie de mes activités de mercenaire de l'écriture: prendre en charge des manuscrits mal
fagottés, au style ampoulé, à la construction incohérente, et transformer ces grands dadais en jeunes princes souriants, susceptibles de plaire au lecteur. Ce ne sont pas mes livres, ce n'est pas
mon nom qui s'affiche en couverture, et pourtant, pendant le laps de temps où je m'en occupe - deux ou trois semaines, en général -, je tisse avec eux une relation intime. j'ai la
sensation qu'ils savent ce que personne ne saura. C'est un sentiment difficile à expliquer. Ainsi, tous les matins, le cul posé sur l'arête des rochers, le visage offert à la gifle du vent
(ceux qui ont déjà mis les pieds sur le littoral finistérien savent de quoi je parle), j'ai modelé un manuscrit informe jusqu'à ce qu'il se transforme en livre. Il paraîtra dans les librairies au
début de 2008. Peu de gens le savent, mais il y aura toujours quelque chose d'unique entre lui et moi. Quelque chose dont il ne faut pas trop parler. Comme d'une relation adultère.
C'est une maison bleue qui n'est pas adossée à la colline, mais qui est très jolie quand même. Une maison à colombages, une de celles qui font affluer les touristes dans ma
bonne ville de Strasbourg. Même qu'elle est inscrite aux Monuments historiques, rien que ça. Depuis trois ans, l'endroit abrite une charmante petite librairie dans laquelle les livres
ne sont pas des objets posés en piles comme des boites de poissons panés, mais des portes ouvertes sur le monde et sur les autres. Au fond, l'espace consacré aux livres pour enfants ressemble à
une bibliothèque miniature: les bouquins sont à portée de main, des poufs et un petit canapé sont à la disposition des bambins et les livres peuvent être lus sur place - aucun cerbère ne surgit
jamais pour contrôler les pages cornées et les tâches de chocolat. Très régulièrement, des animations sont proposées: la musique emplit les lieux, on lit à voix haute, il arrive aussi qu'on boive
un petit coup... Natacha, qui dirige toute seule ce petit lieu plein de poésie, n'est pas, à proprement parler, une commerçante. Elle se vit plutôt comme une passeuse. Elle défend les livres
qu'elle aime, néglige souvent les best-sellers, rédige de petites notes sur les romans qui l'ont touchée... Elle travaille aussi soixante-dix heures par semaine pour une rémunération horaire
proche de ce qui se pratique au Burkina Faso et elle est un peu fatiguée, là. Du coup, la librairie bleue de l'avenue de la République à Hoenheim, périphérie de Strasbourg, va bientôt
fermer ses portes. Avec un peu de chance, l'endroit sera transformé en magasin de téléphonie ou en solderie tout à un euro. Il y aura un peu plus de clients à la FNAC, chez Virgin et chez Kléber
- grosse librairie strasbourgeoise propriété de Gallimard - et un peu moins de diversité ailleurs. Bref, on ne sort pas de l'air du temps...
Journaliste je suis, journaliste je reste. Mais le journaliste en moi va s'endormir pour quelques temps... Voici ma dernière contribution en date au monde des kiosques et du papier
qui tâche les doigts:
Passions Vosges - 5,5 euros - disponible en Alsace, Lorraine et Franche-Comté.
Le magazine Passion Vosges, consacré au tourisme dans le massif vosgien, est disponible en kiosque dans l'Est de la France depuis le début de l'été et pour
quelques jours encore. Je suis l'auteur de la plupart des textes et ce gros boulot risque - pour des raisons fastidieuses à détailler ici - de marquer mon dernier job de
journaliste avant plusieurs mois. Ce qui me donnera l'occasion de mettre l'accent sur mes activités liées à l'édition, ainsi que d'actualiser régulièrement ce blog. On
y parlera notamment sous peu de pas mal de bouquins dont j'aimerais souligner l'existence. Certains d'entre eux ont été écrits par des amis, on dira alors que je fais du copinage. Et on aura bien
raison de le dire.
La réactivité du net est aujourd'hui chose acquise; on en mesure même à l'occasion les limites - manque de recul et précipitation, notamment. J'ai donc décidé de me
singulariser ici en réagissant quatre mois après l'événement. Ceux qui étaient des fidèles de l'émission culturelle La Bande à Bonneau sur France Inter ne s'étonneront pas du titre de
cet article. La dernière de l'émission, supprimée avant l'été par Inter, a été un grand moment de radio et l'adieu émouvant de Frédéric Bonneau restera longtemps dans ma mémoire. La Bande à
Bonneau a donc été déprogrammée. D'aucuns prétendent qu'il y a derrière tout cela des motifs politiques. On explique plus officiellement que l'audience n'était pas au rendez-vous, l'émission
étant supposée concurrencer Ruquier, sur Europe 1 à la même heure (16h30 - 18h). Le problème, c'est que pour concurrencer les discussions de comptoir de Ruquier et de
ses chroniqueurs surpayés, il fallait programmer un clone de Ruquier... La Bande à Bonneau, c'était l'occasion d'entendre des choses uniques. Des animateurs et des invités s'engueulant
sur un sujet tout autre que celui de l'émission, par exemple - je garde notamment en mémoire une sévère prise de bec entre Arnaud Vivian et Max Gallo au sujet de l'affaire Battisti. On a pu
aussi entendre le philosophe Bernard Stiegler y évoquer longuement son expérience carcérale au début des années 1970. Un moment unique et précieux. En lieu et place de cela, France Inter a
programmé tout l'été une émission de merde (j'ai longuement cherché, je n'ai rien trouvé de plus juste) intitulée Pénélope.com; un truc informe consacré aux sempiternelles relations
homme-femme, Mars et Vénus, ce genre de fadaises, avec des arguments novateurs du type "mais vous savez, il y a aussi des hommes qui passent 3/4 d'heure à se préparer dans leur salle de bain !".
Un truc absolument réac sous des dehors progressistes et féministes (la lutte féministe ici envisagée comme le meilleur moyen de passer à côté des vrais problèmes. Le féminisme aura gagné quand
le buste de Marianne sera inspiré par Lucie Aubrac ou Simone Veil, et non par Laetitia Casta, fin de la parenthèse). Depuis le début du mois de septembre, le créneau horaire de La Bande à
Bonneau est occupé par Yves Calvi, transfuge de la télévision. Il fait des interview culturelles, lui aussi. Mais lui, il a le label "vu à la télé" collé sur le front. C'est bon pour
l'audimat, ça...

Ca y est: ils reviennent. Tous en piles devant le chaland, fardés comme des poules de luxe, ceints de leurs plus beaux bandeaux rouge pétant... Nous sommes en pleine rentrée: mes
gosses ploient sous leurs cartables et les éditeurs lancent dans les airs des centaines de bouquins en espérant qu'au moins un retombera sur la case succès. Du coup, fréquenter une librairie
me donne en ce moment l'impression de parcourir le Quai des Belges à Strasbourg un samedi soir vers 23 heures: mini-jupes ras le bonbon et oeillades aguicheuses au programme.
Et là, au beau milieu de ce que je tiens pour une triste mascarade annuelle, un joyau, une pépite, de celles qui firent hurler de joie les orpailleurs d'antan... le livre d'un auteur
d'ordinaire si discret qu'on l'imagine mal participer à cette foire d'empoigne pseudo-littéraire: A l'abri de rien, par Olivier Adam. On ne louera jamais assez l'art apparement simple
d'Olivier Adam, son écriture limpide, sa façon si évidente de brosser le désespoir du quotidien. Son dernier roman - l'histoire d'une mère de famille en train de perdre pied et qui pense trouver
une échappatoire en soulageant le malheur des autres - est sans doute son livre le plus réussi - le plus tragique, aussi. Tragique, car dénué de rédemption. A l'heure où des gens se défenestrent
pour échapper aux reconduites à la frontière, A l'abri de rien permet aussi de remettre au premier plan des considérations qui ne devraient jamais quitter nos esprits: "Ce type va mourir et laisser une femme, une enfant, ce type va mourir parce qu'il voulait les rejoindre à Manchester. J'ai pensé que moi pour aller à Manchester je n'avais qu'à prendre
le train et que lui allait mourir."
Brice Hortefeux devrait décidément se pencher sur la rentrée littéraire.
Vendredi 21 septembre 2007
Ce jour est à marquer d'une pierre blanche: je suis de retour. Vous êtes des centaines de milliers à m'avoir imploré de reprendre ce blog d'humeurs littéraires, et comme certains d'entre vous ont
versé de fortes sommes d'argent à cet effet - dépensées depuis belle lurette -, je me vois dans la quasi-obligation de revenir. Plus sérieusement, le surcroît d'activités qui m'avait un peu
submergé ces derniers mois s'est achevé et je peux dès à présent reprendre le cours normal des émissions. Avec toujours autant de mauvaise foi et de coups de gueule. Je compte sur vous pour me
prévenir si je radote...