Je suis très heureux de reprendre aujourd'hui ma série de "petits noirs" avec Emmanuelle Urien. Cette accorte jeune femme
s'est tout d'abord illustrée dans le petit univers des concours de nouvelles en multipliant les récompenses. Un piège redoutable pour un aspirant auteur: si le monde microscopique des concours
peut s'avérer motivant les premiers temps, on s'y enferme vite et l'odeur du formol ne tarde guère à s'élever dans les airs... Emmanuelle a su très tôt sortir de ce carcan en publiant à la
vitesse de l'éclair trois recueils de nouvelles remarqués. L'un d'entre eux a été publié par les éditions Quadrature, courageuse maison belge dont il faudra tôt ou tard reparler dans ces pages.
Le dernier en date est paru dans la mythique collection Blanche de Gallimard, ce que pas mal de gens tiennent pour un exploit. J'ai voulu interroger Emmanuelle sur ce parcours à la fois atypique
et exemplaire et je l'ai donc conviée à partager avec moi ce petit noir au coin du zinc. C'est l'avantage des blogs: on peut y inviter les filles sans crainte de prendre une
veste...

- Peux-tu retracer rapidement ton
parcours de nouvelliste ? Comment es-tu entrée en contact avec l’univers des concours de nouvelles ?
Il y a quelques années, six ans à peu près, quand j’ai vraiment commencé à écrire des nouvelles (avant, j’écrivais juste, sans me demander dans quel genre je versais), je fouinais
régulièrement sur Internet pour y trouver des sites où donner mes textes en pâture aux lecteurs. On y parlait également de concours littéraires. J’ai constaté qu’il en existait des centaines et
je me suis lancée, histoire de recueillir quelques impressions extérieures (pas celles de mes proches, trop subjectives) sur ce que j’écrivais. Les concours, et les résultats que j’y ai obtenus,
m’ont fourni une sorte d’alibi pour écrire des nouvelles et rien d’autre. Entre ça et les contraintes de délais, parfois de thèmes, j’en ai écrit une centaine en trois ans. Et je me suis aperçue
que c’était vraiment un genre qui me passionnait, tant sur le fond que sur la forme. Et aussi que mes textes, ô joie, plaisaient aux lecteurs.
- La publication de tes recueils de nouvelles
doit-elle quelque chose au fait que tu as accompli tes premières armes dans le milieu des concours ?
Au risque de désespérer les concoursdenouvellistes les plus acharnés, non. Ou alors de manière très indirecte, et uniquement en ce qui concerne mon premier recueil :
Court, noir, sans sucre, a été publié par quelqu’un qui est un fan de mon écriture (et aussi un très précieux ami, coucou Yann !) et jugeait
anormal que je ne sois pas éditée. Il faut dire qu’à l’époque, les plus grands éditeurs français m’écrivaient personnellement pour m’expliquer que mes manuscrits ne correspondaient
malheureusement pas à leur ligne éditoriale…. C’est ainsi qu’est né L’être Minuscule, qui n’a toujours que mon titre a son catalogue. On m’a fait un vrai contrat d’édition, avec des conditions en
or que même Jean d’Ormesson m’envie encore… Mon deuxième recueil, Toute humanité mise à part, a été publié par Quadrature, une jeune maison belge
spécialisée dans la nouvelle, suite à un envoi de manuscrit par mail. Encore une fois, rien à voir avec les concours. Le monde de l’édition et celui des concours sont différents et cloisonnés et,
s’il existe une passerelle entre les deux, elle est bien cachée, et à mon avis elle est toute étroite et pas bien solide…
- Comment passe t-on d’éditeurs certes volontaires
et passionnés, mais microscopiques, à la Blanche de Gallimard ?
Par hasard, par chance ou, plus poétiquement, grâce à la clémence inattendue de la fée des Postes : comme aucun droit de préférence ne me liait à mes deux premiers éditeurs,
j’avais envoyé, il y a un peu plus d’un an, le manuscrit de « La collecte des monstres » à trois éditeurs, des gros avec des noms qui finissaient tous par « ard », il faut
savoir lancer les bouteilles à la mer avec une certaine cohérence. …J’avais utilisé cette même technique imparable qui me valait des refus types de leur part depuis trois ans : la grosse
enveloppe kraft adressée au service des manuscrits en personne. Sauf que cette fois, un miracle a eu lieu : par une belle journée d’octobre, mon
portable a sonné, et Richard Millet de chez Gallimard m’annonçait qu’il avait trouvé mon recueil remarquable. J’ai tout de même mis deux mois à me persuader qu’il ne s’agissait pas d’une
blague…
- Devenir auteur Gallimard, c’est abandonner les
rutabagas au profit du caviar à la louche ?
Ce serait plutôt « vous reprendrez bien une louche de rutabagas ? »
Je crois qu’à peu près tout le monde, dans le milieu des auteurs, est désormais au courant qu’il est rare de parvenir à vivre exclusivement de son écriture. A moins d’un best
seller, les droits d’auteurs ne permettent pas d’avoir un véritable revenu, Gallimard ou pas. Le fait de publier chez un éditeur aussi prestigieux permet surtout d’avoir une excellente diffusion,
donc un livre visible, plus de presse, évidemment plus de lecteurs que pour mes précédents livres. Mais quel que soit l’éditeur, en définitive, un recueil de nouvelles publié par une inconnue a
peu de chance de se vendre au-delà de quelques milliers d’exemplaires. J’étais consciente de cela dès le départ, et je ne suis donc ni surprise, ni déçue. J’ai été heureuse de publier chez
Quadrature et L’être minuscule, je suis heureuse de publier chez Gallimard, mais je n’attends rien de grandiose de leur part côté communication. Nous sommes trop nombreux, comme auteurs, pour
avoir tous droit à un traitement de faveur. Et ça ne me dérange pas plus que ça…
- Peux-tu présenter La collecte des
monstres ? Suis-je à côté de la plaque si j’estime que ton recueil présente un éventail de textes qui sont autant de variations sur le thème
de la monstruosité dans le registre du quotidien, de l’ordinaire ?
Non, tu es pile dedans, c’est très bien présenté, je ne vois pas ce que je peux ajouter après ça.
...comment ça, elle est trop courte, ma réponse ? Il faut que j’étoffe un peu ? Parce que ça se fait, dans les interviews ? …excusez-moi, je n’ai pas bien
l’habitude.
Bon, alors « La collecte des monstres ». En gros, ça raconte qu’on est tous des gens ordinaires, et qu’on est tous des monstres, la victime comme le bourreau. En ce qui
concerne l’atmosphère du recueil, d’une part, et l’explication du titre d’autre part, je renvoie le lecteur (mais gentiment, hein, parce qu’il faut qu’il revienne après) aux épigraphes qui
ouvrent le recueil :
« Je voudrais bien ne pas peindre de monstres et pourtant, de l’avis général, c’est à cela que mes tableaux aboutissent. Si je rends les gens laids, ce n’est pas exprès :
j’aimerais les montrer aussi beaux qu’ils le sont ». C’est de Francis Bacon, et c’est exactement l’esprit dans lequel j’ai écrit ces nouvelles.
Seconde épigraphe : « La collecte des monstres aura lieu le premier mardi de chaque mois. Veuillez déposer les objets à évacuer devant votre domicile avant huit heures du
matin. » C’est plus ou moins tiré d’un bulletin municipal, et ça résume très bien aussi le message que j’ai inscrit dans ces nouvelles…enfin,
pour autant qu’il y ait un message.
- Tu t’exprimes exclusivement par le biais de la
nouvelle – en tout cas pour ce que j’en sais. Le roman est-il un format qui ne te convient pas ?
J’ai écrit bien d’autres choses que des nouvelles : du théâtre, de la poésie, des pamphlets, des chroniques, des contes… et même un vilain roman, pour lequel j’ai appliqué la
technique dite « du tiroir » afin d’oublier que j’avais écrit un truc pareil…
En réalité, la nouvelle me semble actuellement le meilleur moyen de satisfaire mes exigences d’intensité et de style. C’est sans doute qu’à force de pratiquer ce genre, j’ai fini
par le maîtriser (à ma façon, bien sûr, je n’entends pas me poser comme maîtresse du genre sur le plan universel, ni sur aucun plan, d’ailleurs).
Le roman, pour moi, c’est encore la grande inconnue, avec plein de questions : vais-je tenir la longueur ? Intéresser des lecteurs sur la durée ? Satisfaire à mes
propres exigences stylistiques et émotionnelles ? Ne pas me perdre en route ?
…et en même temps, j’aime bien me poser des questions et essayer d’y répondre, alors…
- Quels sont tes projets
d’écriture ?
Un quatrième recueil, plus qu’à moitié écrit, et pour lequel j’ai d’ailleurs obtenu le soutien du CNL…mais qui ne sera probablement pas le prochain à être publié. Il semblerait en
effet que mon éditeur me réclame auparavant un roman, dans la mesure où Madame la Critique, à ce qu’il paraît, m’attend au tournant… J’ai un peu l’impression de me soumettre un rite de passage
dans la cour des grands, où les auteurs du « petit genre » (la nouvelle, pour reprendre l’expression utilisée par Gilles Pellerin) n’ont pas le droit de jouer. Comme si être nouvelliste
n’était pas une preuve suffisante qu’on est écrivain…
Bref, comme j’ai deux romans sur le feu depuis quelque temps, je vais faire de mon mieux pour en achever un de telle sorte que tout le monde en soit content (tout le monde, c’est
moi, mon éditeur, et mon fan-club qui doit bien compter douze membres, on a le monde qu’on peut, et le mien me convient). C’est un exercice qui me fait peur, mais qui me passionne.
Grande surprise côté tonalité : ce sera un roman noir…
Et sinon, je continue les nouvelles, les textes pour la radio, j’ai un roman bilingue en cours, je travaille avec une merveilleuse illustratrice sur deux livres jeunesse pour
lesquels nous cherchons un éditeurs, je finis la maquette d’un spectacle musical, et je cherche des travaux d’écriture à caractère alimentaire pour remplir les intervalles…