"En réalité, on savait peu de choses des prolétaires. Aussi longtemps qu'ils continueraient à travailler et à engendrer, leurs autres activités seraient sans importance.
(...) Ils traversaient une brève période de beauté florissante et de désir, ils se mariaient à vingt ans, étaient en pleine maturité à trente et mouraient, pour la plupart, à soixante ans. Le
travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et
comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle n'était pas difficile. (...) On n'essayait pourtant pas de les endoctriner avec l'idéologie du Parti. Il n'était pas désirable que les
prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds. Tout ce qu'on leur demandait, c'était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu'il était nécessaire de
leur faire accepter plus d'heures de travail ou des rations plus réduites. Ainsi, même quand ils se fâchaient, comme ils le faisaient parfois, leur mécontentement ne menait nulle part car il
n'était pas soutenu par des idées générales."
Cet extrait me semble coller d'une façon presque troublante à une certaine conception actuelle de la société. Il n'a pourtant pas été publié hier. Or, il y a beaucoup de gens, aujourd'hui
aux responsabilités, auxquel j'ai furieusement envie de conseiller la lecture attentive du livre dont il est tiré. Je suis moi-même en train de le redécouvrir.
Quelqu'un l'a t-il identifié ?
J'ai été, pendant une période assez longue de mon existence, passionné par le cinéma de genre italien, notamment par le western dit "spaghetti", popularisé par Sergio
Leone, mais aussi représenté par de nombreux autres cinéastes aujourd'hui méconnus. J'ai même écrit, en collaboration avec Stéphane Chevalier, un ouvrage intitulé Le transfert de la
lutte et consacré à la dimension politique du western transalpin (cet ouvrage a provoqué des valses-hésitations chez quelques éditeurs spécialisés, avant de finir dans mes tiroirs). En
novembre 2003, Stéphane Chevalier et moi-même avons organisé à Strasbourg un festival consacré à ce genre cinématographique, avec projections de films (merci le cinéma Star), exposition
photographique (merci l'espace Insight) et rencontres publiques. Nous avions donc invité plusieurs personnalités à participer à l'événement, parmi lesquelles le cinéaste Giulio Petroni, auteur de
deux westerns majeurs du genre: La mort était au rendez-vous (1967) et surtout Tepepa (1968) avec Tomas Milian et... Orson Welles. Alors en pleine préparation de notre
livre, nous avions proposé à Giulio Petroni de répondre à une interview, dans un petit restaurant du centre-ville. Cet entretien reste le plus étrange de tous ceux que j'ai menés sur le plan
professionnel. Giulio Petroni avait alors déjà 83 ans, une mémoire parfois défaillante et un caractère plutôt ombrageux et lunatique. Ce qui déboucha sur de longs monologues les yeux dans le
vague, suivis de périodes de silence plus longues encore et de colères subites: "Le cinéma, je n'en ai plus rien à foutre ! Les films des autres, je ne les ai pas vus ! Je m'en fous, des films
des autres ! Et je me fous de mes films aussi !". L'homme devenait soudain beaucoup plus chaleureux et passionné quand on évoquait ses livres - une dizaine, publiés ces dernières années en Italie
et inédits en France ("Je le regrette, nous avait-il confié. J'aimerais bien être publié dans les pays où les gens lisent. En Italie, ils regardent la télévision"). Au terme d'une discussion
heurtée de près de deux heures, Petroni avait fini par lâcher: "Cela suffit maintenant. Vous m'ennuyez avec toutes vos questions." J'étais rentré chez moi un peu déçu et un peu perplexe aussi:
s'il considérait son cinéma comme de l'histoire ancienne, s'il avait tourné la page avec autant de violence, pourquoi diable avait-il accepté notre invitation ? La perspective de passer trois
jours tous frais payés à Strasbourg ne me semblait pas une raison suffisante. J'ai eu la réponse à cette question pendant le dernier jour de notre festival. J'avais alors été averti que Petroni
avait emmené dans sa valise une copie intégrale de son film Tepepa et qu'il souhaitait la visionner avec nous. Nous avons donc organisé une projection privée dans une salle de l'hôtel où
nous avions installé Petroni. Nous avions convié quelques personnes à nous rejoindre et nous avons regardé ce film. La projection s'était déroulée dans un grand silence et à la fin, j'ai remarqué
que le vieux cinéaste essuyait une larme. Avant de nous quitter, dans le hall de l'hôtel, il nous avait salués en murmurant: "Vous savez, ils ne sont plus là, tous les gens qui étaient dans mes
films. Aujourd'hui, ils sont morts."
Quand Giulio Petroni disparaîtra - le plus tard possible, que le ciel m'entende -, je regarderai Tepepa. Nous ne serons sans doute pas très nombreux à le faire.
Suite à ma récente piqûre de rappel au sujet du projet de recueil collectif de nouvelles que j'ai lancé en octobre dernier, j'ai reçu ces derniers jours de
nombreux textes. Mes activités éditoriales devraient me laisser le temps d'étudier ces contributions pendant le week-end qui s'annonce. Vous pourrez donc faire un tour sur ce blog dans
le courant de la semaine prochaine, j'y publierai les titres des textes qui m'auront convaincu. Merci à tous, en tout cas, pour cette belle mobilisation...
Additif du 17 janvier: j'ai, après la parution de ce billet, reçu d'autres textes, assez nombreux. Par conséquent, il me faudra davantage de temps pour les départager et
établir un sommaire définitif pour le recueil. J'espère être en mesure - si le flot des textes s'interrompt - de vous donner des nouvelles d'ici au début de la semaine prochaine. Merci pour votre
patience.
Additif du 24 janvier: il me reste encore quatre ou cinq textes à lire (reçus tout récemment). Verdict dans les jours qui viennent...
Il m'arrive régulièrement de tourner autour d'un livre, pendant des jours, des semaines, parfois même pendant des mois. Je le soupèse, je le renifle, je le compulse. Puis je le
repose et je m'en vais. J'y repense ensuite, me maudissant de ne pas l'avoir acheté. Chaque fois que je visite une librairie (c'est-à-dire très souvent), je reviens vers lui, relis la quatrième
de couverture. Je suis conscient, en général, d'être en face d'un grand livre: de nombreux indices me l'indiquent. mais cela ne suffit pas tourjours à faire le bonheur d'un lecteur. Du côté
de chez Swann ou Salammbô sont de grands livres, mais ils m'ont toujours laissé de marbre. La dernière fois que j'ai connu ces valses- hésitations, c'était pour le roman de Richard
Powers, Le temps où nouc chantions. Un bouquin qui m'a enthousiasmé au-delà de toute mesure. Une oeuvre magistrale, charnière. C'est que je ne repars avec le livre sous le bras que
lorsque j'ai acquis l'intime conviction d'avoir fait le bon choix. Je dois dire en toute immodestie que je me trompe rarement. Depuis quelques semaines, je rôdais de
cette façon autour de Kafka sur le rivage, du Japonais Haruki Murakami. Un pavé de plus de 600 pages qu'on dit envoûtant, poétique et décalé. On verra bien... L'incertitude est le prix à
payer pour faire vivre la diversité.
Jeune normalienne en villégiature à Honfleur, Andromaque cultive son mal de vivre auprès d'une mère artiste peintre qui ne la comprend pas.
Dans sa dérive, la jeune femme rencontre Grégoire, élève du cours Florent, romantique et torturé. Celui-ci, en pleine préparation du rôle d'Alceste, est venu se ressourcer en Normandie.
Boy meet girl, ainsi pourrait se résumer cette histoire. Une histoire portée par la plume lumineuse et nostalgique de Manon de Lapoutre. Son second roman replonge le lecteur aux sources
de l'amour courtois et illustre à merveille les accents universels des élans du coeur.
Manon de Lapoutre est née à Boston en 1979. Elle a parcouru l'Europe durant toute son enfance, au gré des affectations de son père diplomate. Jeune diplômée en sciences-économiques, elle
s'abandonne aujourd'hui à la littérature, la grande passion de sa vie. Son premier roman, Le désespoir d'Apollonius, a obtenu le prix littéraire de l'Ecole nationale
d'administration en 2004.
Le 19 octobre dernier, j'ai lancé un appel à textes en vue de la constitution d'un recueil collectif de nouvelles sur le thème du poids du passé. J'ai reçu pas mal de
contributions, mais je n'ai à ce jour retenu que huit textes, ce qui n'est évidemment pas suffisant pour composer un recueil. J'envisage de proposer un sommaire composé de dix textes au minimum
et de douze au maximum, il reste donc de deux à quatre places à prendre. Depuis quelques temps, les candidatures ne se bousculent plus - le problème est que je ne peux faire aucune démarche
sérieuse auprès d'un éditeur tant que je ne dispose pas de tous les textes. Avis, donc, aux amateurs: si vous détenez dans vos tiroirs une nouvelle susceptible de rentrer dans la thématique
proposée (relire, à ce sujet, mon billet du 19 octobre), n'hésitez pas à me la faire parvenir. Et n'ayez pas peur d'être drôle - les textes sombres sont déjà légion...
En 2007, j'ai voté pour une insupportable prédicatrice en tailleur blanc pour éviter qu'un marchand de courants d'air à gourmette et Rolex prenne les commandes. Peine perdue.
En 2007, j'ai lu l'un des livres les plus importants de mon existence: Le temps où nous chantions, de Richard Powers, publié par Le Cherche Midi.
En 2007, j'ai passé beaucoup de temps avec mes enfants, afin d'éviter qu'ils ne grandissent devant cette boite à cons qui entrecoupe de rares dessins animés ses pubs pour des saloperies
chocolatées pleines d'acides gras trans.
En 2007, j'ai voulu écrire une pièce de théâtre. Mais je n'ai pas pu. En revanche, j'ai écrit des articles sur la fabrication artisanale des merguez, sur l'assassinat de Pouchkine, et aussi sur
un antalgique alsacien à base de paracétamol. En 2007, j'ai donc été très éclectique. Comme les années précédentes, quoi.
En 2007, j'ai réécrit le livre d'un autre. Et je vais remettre le couvert en 2008. Je ne sais pas pourquoi, mais j'adore ce statut étrange d'auteur anonyme.
En 2007, j'ai probablement pris un ou deux kilos.
En 2007, j'ai été interrogé par la police au sujet d'une famille de Togolais qui vit près de chez moi. Comme j'habite un quartier plutôt favorisé de Strasbourg, il y a des gens dont les serrures
claquent à 19 heures et qui trouvent étrange que des Noirs habitent dans le coin. 1942, ça n'est décidément pas si loin...
En 2007, j'ai fermé mon blog, puis je l'ai réouvert. Pour y raconter ce genre d'âneries.
En 2007, j'ai pris un peu de bide, deux ou trois rides et pas mal de cheveux blancs. Mais je suis toujours aussi heureux du plaisir que l'écriture me procure. Merguez ou pas.
Vendredi 21 décembre 2007
A Strasbourg, la neige est tombée cette nuit. Une fine couche de rien du tout, mais suffisamment épaisse pour donner aux arbres de mon jardin cette allure de fantômes glacés
si irréelle. Demain, je pars pour les sombres forêts de ma Franche-Comté natale. Avec un peu de chance, il y aura assez de neige pour faire un bonhomme, avec écharpe et carotte en guise de
nez, comme dans les aquarelles de Hansi. Pendant une bonne dizaine de jours, j'abandonne édition, journalisme, mail et internet. Ce blog sera donc inactif au moins jusqu'au 4 ou 5 janvier. Je
vous souhaite à tous d'excellentes fêtes de fin d'année et pour l'an prochain, un bonheur aussi grand que celui de Carla et Nicolas à Disneyland.
Un habitué de ce blog m'écrit un mail très sympathique, dans lequel il m'explique qu'il apprécie beaucoup ma liberté de ton. De façon concomitante, j'apprends
(qu'on m'excuse si je débarque) que le Poulpe et les éditions Baleine existent toujours - ou plus exactement viennent de renaître de leurs cendres. Cher Marco, mon petit doigt me dit que tu
risques d'apprécier ce billet...
Au milieu des années 1990, sous l'impulsion du talentueux Jean-Bernard Pouy, est née une anomalie littéraire: le Poulpe. J'ai toujours détesté ce personnage. On m'a pourtant expliqué qu'il
constituait un pavé dans la mare du polar, qu'il marquait le retour d'une certaine littérature engagée, qu'il ouvrait les portes de l'édition à des dizaines d'inconnus (oui, parce qu'il semble
que Pouy publiait pratiquement tous les manuscrits reçus)... Il se trouve que la littérature engagée m'emmerde et que je ne vois pas bien d'ailleurs en quoi le Poulpe relève de la littérature. Il
se trouve aussi que j'ai du mal à voir en quoi le fait de publier tout le monde est un progrès (les tables des libraires sont déjà bien assez encombrées). Il se trouve surtout que je déteste le
prêchi-prêcha politique. Il semble aux yeux de certains qu'il soit plus acceptable de raconter n'importe quoi si l'on est de gauche. Je ne partage pas, moi, cette conception, de sorte que la
différence entre le Poulpe et le SAS de Gérard de Villiers ne me saute pas franchement aux yeux. L'un combat les méchants fachos, l'autre les méchants cocos. Et pour l'un comme pour l'autre, on a
abattu il me semble bien trop d'arbres... Les leçons de morale à répétition ont le don de m'agacer au plus haut point, surtout quand elles débouchent sur des conséquences pratiques inacceptables.
Didier Daeninckx, pape hexagonal du polar et père du Poulpe avec Pouy, a ainsi un beau jour bloqué la publication d'une aventure du Poulpe parce qu'après avoir fait une petite enquête
personnelle, notre zorro du noir s'est aperçu que l'auteur, ami de Serge Quadruppani, avait écrit des choses qui flirtait selon lui avec le négationnisme. La version des faits livrée par
Quadruppani et son ami était très différente, mais passons. L'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est qu'un manuscrit tout d'abord accepté et ne présentant aucun problème de contenu sur le
plan moral a été refusé dans un deuxième temps parce que l'auteur ne répondait pas aux critères de moralité politique du grand Vizir du polar français. Le Poule est libertaire, mais il n'accepte
que les auteurs auxquel on a auparavant délivré un certificat d'honorabilité politique. Faut-il donc désormais qu'un éditeur séduit par un manuscrit lance ses détectives aux trousses de l'auteur,
afin de savoir si, par hasard, il ne serait pas électeur du Front National, adepte de la scientologie, zoophile ou fan de Patrick Fiori ? Le Poule se veut libertaire, mais en définitive, il n'est
rien d'autre qu'un curé.
Un curé has-been, en plus.
Vendredi 14 décembre 2007
Siffer évoluait dans le cyber-monde. Autrefois inaccessible, indéchiffrable à ses yeux, le Réseau s'offrait à présent à lui. Il s'était cru perdu lorsque le Grand
Ordonnateur avait lâché à ses trousses la Meute hurlante. Mais il avait su se jouer d'elle. Désormais, il faudrait compter avec Siffer. Il possédait les clés de la Toile. Le
sésame. Cette fois, plus personne ne se dresserait contre lui, pas plus le Serbe que la Faucheuse. Les circonvolutions de la Matrice ne pouvaient plus
l'inquiéter. Son heure était venue. Son ère...
Punk Art Baby Box s'affirme comme le roman définitif de science-fiction introspective et néo-spéculative. Maurice.H.Dantesque y trace des perspectives uchroniques vertigineuses,
tout en développant des codes de narration littéraire inédits jusqu'alors. Ce virtuose y laisse son lecteur KO debout. Un monument. Mieux: un tournant.
Ancien mercenaire, négociant en diamants, voyageur, aventurier, Maurice.H.Dantesque a aussi conduit un taxi à Tobrouk et été gendarme à Saint-Tropez. Aujourd'hui écrivain, il guide
l'humanité de son écriture visionnaire. Il est aussi le créateur et l'unique membre du groupe de musique électronique Trans-Europea Vortex Chaos, dont les quatre titres ont été téléchargés 27
millions de fois sur Myspace. Maurice.H.Dantesque vit avec son varan et ses dix-neuf chattes, quelque part entre Vladivostok et Macao.