Ce billet n'a pas de rapport avec mes activités d'édition ou de journalisme, il n'a même aucun rapport avec l'écriture ou la littérature. Ce billet a un rapport avec la mort lente de mon adolescence.
Avant-hier, le comédien Roy Scheider s'est éteint à l'âge de 75 ans.
Lorsque j'étais môme, je vivais dans la campagne comtoise, du côté de Belfort. Dans cette région, les gens regardent beaucoup la TSR (Télévision Suisse Romande) des voisins
helvètes. Et sur la TSR, on pouvait voir chaque samedi soir vers minuit un film de genres - horreur, SF, fantastique... Souvent, durant l'été, mes parents invitaient quelques amis ou de la
famille pour partager un barbecue dans le jardin. Les conversations se prolongeaient à grands coups de Lambrusco et quand la nuit tombait, on allumait la lampe au-dessus de la terrasse. Vers
minuit, je m'éclipsais et retrouvais la fraîcheur de la maison. Dans le noir complet du salon, j'allumais la télévision et je zappais sur la TSR. Pour rien au monde je n'aurais manqué le
générique du film. Quand ma mère, une fois les invités partis, devait traverser le salon pour ranger sa vaisselle, elle me demandait toujours si la voie était libre. "La voie est libre ?", criait
-elle depuis le couloir. En gros, elle voulait savoir si la scène qui défilait sur l'écran était inoffensive, ou si on y voyait des gens égorgés. De ces instants délicieux de cinématographie
noctambule, j'ai gardé en mémoire des visages qui ont influencé toute ma cinéphilie: celui de James Caan dans Rollerball. Celui de Kurt Russell dans The thing. Celui de Richard
Harris dans Orca. Celui de Donald Pleasance dans Halloween. Celui de Jack Nicholson dans Shining. Et surtout, surtout, celui de Roy Scheider dans Les dents de la
mer. Un visage presque parfait de bon WASP, avec un je ne sais quoi d'inquiétant dans le regard. Un nez de boxeur, un visage anguleux inoubliable. Et une voix française irréprochable - il
circule d'ailleurs une édition DVD du film de Spielberg avec une VF refaite et des voix différentes, un véritable sacrilège. Roy Scheider a fait beaucoup d'autres choses dans sa longue carrière.
On l'a vu dans Marathon Man et dans un grand nombre d'autres films. Mais il restera à jamais pour moi le shériff Martin Brody des Dents de la mer. Comme Eli Wallach restera à
jamais le Tuco du film de Leone Le bon, la brute et le truand. Comme Terence Hill restera Personne. Comme Christopher Reeves restera Superman. Comme Malcolm Mc Dowell restera Alex de
L'Orange mécanique.
Putain, Roy Scheider est mort. C'est un bout de mon adolescence qui fout le camp.

