Dimanche 11 mai 2008

Deuxième partie (sur trois) de mon long entretien avec Sylvain Rossignol, auteur de Notre usine est un roman.

- Et comment fait-on, pour être accessible au plus grand nombre ?

- Il me fallait trouver les moyens, la forme. L'image du village m'a orienté vers la forme d'une chronique. Le moteur du livre - celui qui fait tourner les pages - serait donc le même que celui qui faisait carburer l'usine: le travail, ses péripéties et les liens humains qui se créent autour, qu'ils soient professionnels, syndicaux, amoureux... L'importance du travail m'a convaincu de le décrire, ce qui se fait trop peu fréquemment en littérature. Ses gestes, ses machines et ses outils, son vocabulaire, ses savoir-faire... L'entremêlement de l'usine et de la vie de ses salariés m'a décidé à suivre la trajectoire de quelques personnages tout au long du roman, de manière à ce que le lecteur puisse s'y attacher. Mais qui choisir, parmi les soixante salariés que j'avais rencontrés ? Tous m'ont raconté des choses intéressantes. Cela peut sembler paradoxal, mais j'ai pensé pouvoir donner plus de chair à des personnages fictifs, nourris de la matière de plusieurs vrais salariés et de mon imagination. Car chaque entretien de deux heures ne fournit pas assez de matière pour décrire quarante années d'une vie... Un autre bénéfice du caractère fictif des personnages est la prise de distance avec les salariés. Au début, j'étais véritablement pétrifié à l'idée de les trahir. Quand j'étais à mon bureau, j'imaginais soixante personnes penchées sur mon épaule et qui scrutaient mon texte sur l'écran... et qui allaient faire leur rapport aux quatre mille autres planqués dans la pièce d'à côté ! Puis les personnages ont acquis leur autonomie, m'ont soufflé des répliques, m'ont conduit où ils le voulaient. Dès lors, c'était gagné: l'appropriation était faite.

- A quelles autres difficultés t'es-tu heurté ?

- A une difficulté majeure: comment raconter quarante années dans un livre ? J'ai choisi de traiter des tranches, six périodes séparées par des ellipses et qui constituent autant de chapitres. J'ai également introduit une rupture de forme radicale pour traiter des huit années de lutte - mais j'en laisse la découverte aux lecteurs... Ma première tentative a été la mise en forme des paroles des vrais salariés. mais cela ne fonctionnait pas du tout.

- Pourquoi ?

- Parce que leurs paroles créait un filtre entre le travail et le lecteur: on ne lisait pas le travail, mais le travail raconté par le travailleur. Tout le récit était raconté à partir d'aujourd'hui, ce qui - compte-tenu de la fin tragique du site - le connotait sombrement. Dans le livre, à l'exception du dernier chapitre, tout est raconté dans le présent du récit. Par ailleurs, le choix inévitable à faire parmi les soixante entretiens me faisait perdre de la matière intéressante. Et puis l'attachement aux vrais salariés était difficile, en raison de leur trop grand nombre; même en me limitant à une quinzaine, c'était encore trop pour que le lecteur puisse les repérer et s'y attacher.

- Un tel projet pose t-il des difficultés techniques particulières ?

- Oui, le traitement de l'information. J'ai transformé la centaine d'heures d'enregistrement audio en mille pages de notes, puis j'ai balayé ces mille pages pour constituer une quarantaine de fichiers thématiques (qui recensaient les propos des salariés avec renvois à la page du cahier de notes). Tout ce travail m'a permis de digérer ce matériau et d'en faciliter ultérieurement le maniement. Mais il m'a pris à lui seul un mois et demi...

- N'est-il pas un peu compliqué de travailler sur un livre dont la matière repose sur la vie de personnes réelles ?

- Si. Il y avait surtout la crainte de ne pas être à la hauteur de la confiance que m'avaient accordée les salariés. La crainte de décevoir une attente très forte - démesurée, peut-être. Ce sentiment a été très paralysant, au départ. Ensuite, même s'il ne m'a pas quitté, j'ai réussi tant bien que mal à repousser les soixante curieux hors de mon bureau ! Ils sont quand même restés perchés sur le seuil, à tendre le cou pour jeter un oeil à l'écran... Je crois que ce travail acharné - particulièrement les quatre derniers mois - a été pour moi un moyen de supporter le poids de cette responsabilité. je pouvais me dire que j'avais fait de mon mieux, que j'avais donné le maximum.

- Peut-on, dans un tel roman, s'extirper de la gangue "autobiographie - histoires vécues" ? Ne tombe t-on pas fatalement dans certains travers du docu-fiction (ni tout à fait l'un, ni tout à fait l'autre) ?

- Quels sont donc les travers dont tu parles ? Tu m'inquiètes, Stéphane (rires) ! Sérieusement, je crois que mon livre pourrait être qualifié de docu-fiction, mais la place centrale du travail et de l'usine déjoue le piège dont tu parles. Car ce sont les événements de l'usine qui mettent en scène les personnages (accidents de travail, vie syndicale, relations entre collègues...) et non pas les personnages qui se racontent. J'ai essayé de donner beaucoup de rythme au livre et de le rendre très visuel. J'ai pensé au film Short Cuts d'Altman et à ses destins parallèles qui se croisent parfois. Il y a aussi quelques dialogues "à la manière de" Ken Loach, pour résumer des débats idéologiques, notamment au sein du syndicat. par exemple, le syndicat doit-il s'intéresser au contenu du travail ou laisser cela au patron ? 

A suivre...


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Vendredi 9 mai 2008

J'ai brièvement évoqué il y a quelques temps le roman de Sylvain Rossignol en promettant d'en dire plus et de donner la parole à l'auteur. C'est aujourd'hui chose faite. Le roman (mais récit est un terme sans doute plus juste) de Sylvain constitue l'aboutissement d'un projet de longue haleine. Notre homme en parle avec pertinence et passion, c'est pourquoi j'ai souhaité lui laisser toute l'amplitude dont il avait besoin, rompant avec la traditionnelle brièveté de mes "petits noirs". Cet entretien - passionnant à plus d'un titre - sera donc publié en plusieurs parties. L'occasion de faire chauffer le percolateur et de partager avec Sylvain quelques petits noirs au coin du zinc.



- Peux-tu en préambule décrire ton parcours personnel, ce qui t'as conduit vers l'écriture ?

- Les concours de nouvelles m'ont fait découvrir l'écriture. J'ai proposé un texte à celui de Pordic en 2003, qui a été primé et publié dans un recueil. Avant, ma pratique de l'écriture se limitait à la liste des courses, des échanges épistolaires avec mes amis et avec l'administration... Je me suis pris au jeu des concours de nouvelles, ce qui m'a valu de bonnes bouffes et de belles rencontres - parfois concomitantes, comme avec toi et ton acolyte Jordy, en 2005 à Strasbourg. Sinon, avant cela, des études scientifiques, un parcours professionnel avec des hauts et des bas (pas de quoi toutefois me forger un cv d'auteur américain: tour à tour maçon, éleveur de mygales, vendeur de bibles, gigolo, trader...). Actuellement, je travaille sur les questions de santé au travail.

-
Quelles sont les circonstances qui t'ont conduit à te lancer dans l'écriture de Notre usine est un roman ? Peux-tu retracer la genèse du projet ?

- J'ai été contacté en juin 2006 par les salariés d'une usine pharmaceutique qui venait de fermer (Sanofi-Aventis, ex Rousserolle, située à Romainville, en Seine-Saint-Denis). Ils m'ont formulé leur demande ainsi: raconter les huit années de lutte qui ont précédé la fermeture de l'usine.

-
Il s'agit donc d'un roman de commande, un concept plutôt rare... Comment parvient-on à s'approprier ce type de projet ? Quel était, d'ailleurs, le projet littéraire ?

- Oui, c'est un roman de commande pour lequel j'ai été salarié pendant une année par l'association des anciens salariés, créée spécialement pour porter le projet du livre. Toute la difficulté est de transformer la commande en projet littéraire. Cette transformation constitue l'appropriation dont tu parles. La difficulté concerne à la fois les salariés et l'auteur. Pour les salariés: accepter de se faire déposséder de leur histoire le temps de l'écriture. Et pour l'auteur: s'autoriser à transformer les paroles recueillies, s'autoriser l'écriture même, qui est une forme de trahison. Avant l'écriture, il a déjà fallu comprendre la demande, ou plus exactement travailler cette demande avec les salariés, ce qui a nécessité cinq demi-journées en juin et juillet 2006. Ils hésitaient entre le recours à un journaliste ou à un auteur. Cette hésitation m'a mis la puce à l'oreille: la demande n'était pas très claire dans leur esprit. En échangeant, j'ai compris que certains attendaient de l'ouvrage une démonstration implacable de l'injustice qui leur avait été faite: la fermeture de leur usine, un site pharmaceutique d'excellence, qui faisait du fric et qui oeuvrait pour la santé publique (notamment dans le domaine des antibiotiques). Cette ambition de démonstration, à titre personnel, ne m'intéressait pas, et je n'avais pas les compétences de journaliste requises. J'ai donc suggéré un livre qui montre plutôt qu'un livre qui démontre. Ils ont été convaincus. L'autre évolution de leur demande a porté sur la période chronologique racontée dans le livre. initialement, ils souhaitaient que je ne traite que de la période 1998 - 2006 - soit les huit années de lutte. Après quatre ou cinq rencontres, nous avons convenu que nous devions montrer l'usine en marche si nous voulions montrer l'attachement des salariés à leur outil de travail, attachement qui fut un moteur important dans la bataille. En conséquence, le livre ne commence pas en 1998, date de l'annonce de fermeture, mais en 1967, date d'embauche du baby boom.

- Une des particularité du roman de commande, c'est qu'il n'implique pas d'idées préconçues sur la forme du livre, ni sur son mode de narration...

- Exact. j'ai d'abord écouté les témoignages d'une soixantaine de salariés, tenté de comprendre la réalité de l'usine, et seulement en dernier lieu cherché la forme qui en rendrait le mieux compte. Au fil des témoignages, plusieurs choses se sont imposées: 
1) cette usine était un village, bourdonnant comme une ruche, avec une identité commune mais aussi des particularités. La vie de cette communauté humaine était scandée par les jours de travail qui se succèdent. Elle avait ses répétitions, ses menus faits et ses grands événements (accidents du travail, fusion, décès du patron...).
2) les vies des salariés étaient entremêlées à celle de l'usine. Trajectoires de vie et parcours professionnels étaient indissociables.
3) L'usine était aussi un milieu ouvert sur le monde. Elle était perméable à la société, à l'histoire. D'autant plus qu'elle fabriquait des médicaments et se trouvait donc impliquée dans des questions de santé publique: contraception - la "pilule du lendemain" fut inventée à Romainville -, traitement des maladies orphelines, populations non solvables...
Le projet littéraire était donc celui-ci: montrer l'usine comme un village et le travail comme le moteur de l'usine. Montrer l'entremêlement des trajectoires de vie au sein de l'usine. Et montrer l'usine comme un monde particulier, mais qui est perméable à la société, avec des influences réciproques...

-
L'une de tes préoccupations était, je crois, de parvenir à un livre accessible au plus grand nombre...

J'ai gardé à l'esprit tout au long de l'écriture une demande qui m'avait été faite par un salarié: "Dans ma famille, on est tous des prolos (il faut entendre ici la fierté ouvrière). Ils ne comprennent pas pourquoi j'ai milité autant dans mon usine et pourquoi je continue encore à la bourse du travail. Je voudrais que ton livre leur explique ce que je n'ai jamais réussi à leur faire comprendre. Ils ne lisent pas forcément beaucoup. Alors il faut que ton livre soit accessible. Ne nous fais pas un truc intellectuel ! Parce que je te soupçonne d'être un intellectuel, toi, sous tes faux airs !" Même s'il se marrait en le disant, il y mettait quarante et une années de travail dans un atelier difficile, avec une bonne moitié en équipe de nuit. Ca donne du poids à la demande et ça te met la pression. Il y avait donc en effet aussi cette dimension importante: écrire un livre accessible à tous.

A suivre...

Notre usine est un roman - Sylvain Rossignol - Editions La Découverte


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Mardi 6 mai 2008
On trouve depuis quelques jours dans les kiosques le n°36 de la revue Les Saisons d'Alsace. Ce numéro, entièrement consacré à l'épopée du château du Haut-Koenigsbourg, marque le retour de la revue après environ dix mois d'absence. Ce laps de temps a été mis à profit pour redéfinir le contenu de la revue. La nouvelle formule de ce trimestriel entend bien continuer à proposer les débats d'idée qui, au-delà des questions purement régionalistes, permettent à l'Alsace de s'interroger sur son identité et sur sa place au sein d'un monde globalisé. 



"Sans cesse donc, sur le métier, il faut remettre l'ouvrage, explique Bernard Reumaux dans son éditorial. Telle est la grandeur, mais aussi la difficulté des Saisons d'Alsace. Chaque génération des artisans de la revue a cependant toujours réussi à avancer, dans une continuité intellectuelle et humaine sans faille, grâce à un admirable ensemble d'auteurs amis."
Je me réjouis pour ma part de faire depuis quelques années partie de la génération actuelle des "artisans de la revue". Et d'avoir activement participé à l'élaboration de ce numéro de rupture, puisque je suis l'auteur d'une grande partie des textes. Ce retour, en forme de plongée au coeur d'un château symbole de l'histoire et de l'identité alsacienne, saura t-il convaincre les fidèles de la revue et lui gagner de nouveaux lecteurs ? Je le souhaite et je le crois. Les 20 000 exemplaires sont exclusivement distribués en Alsace. Mais les habitués de ce blog curieux d'en savoir plus peuvent néanmoins se procurer ces nouvelles Saisons d'Alsace via le site des éditions de la Nuée Bleue (voir mes liens).

Les Saisons d'Alsace n°36 - Le siècle du Haut-Koenigsbourg - 7,50 euros.

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Mercredi 30 avril 2008

Lorsque je reviens dans ma Franche-Comté natale, mon premier soin est de stocker dans le grenier les livres en surplus qui encombrent mon domicile strasbourgeois. Dans le garage, entre la cuve de fuel et la réserve des provisions alimentaires, quelques étagères soutiennent aussi plusieurs centaines de livres qui appartiennent à mon père et dans lesquels je puise parfois. C'est ainsi que j'ai relu Le rouge et le noir, Pierre Boulle ou les nouvelles de Buzzati... Dans le salon du rez-de-chaussée, une immense véranda permet à mes enfants d'épier les animaux qui traversent le jardin, très tôt le matin. Leur plus grand challenge est d'apercevoir le renard qui vit dans le coin et que certains autochtones veulent absolument descendre à coups de fusil. Le retour en Franche-Comté, c'est aussi l'occasion de revoir mon plus vieil ami d'enfance, celui avec lequel j'ai écrit mes premières histoires, à l'âge de 12 ou 13 ans - aujourd'hui, il conduit des trains. Si le temps le permet, je pars faire un tour en forêt et je fais découvrir à mes gosses les endroits que je fréquentais lorsque j'étais petit. Notamment ce coin de prairie où j'ai lu il y a 25 ans mon premier bouquin de Pierre Pelot. En ce moment, la nature est un peu perturbée, parce que les pouvoirs publics sont en train de construire la ligne du TGV. La forêt a été éventrée en deux et des routes ont été aménagées pour que les camions puissent accéder au chantier.
Tout cela pour vous dire que je pars en Franche-Comté demain matin et que ce blog sera donc inactif pendant au moins cinq ou six jours. Ma femme est actuellement à Rome (mais si, vous savez, cette ville berceau de l'Europe où un ancien fasciste vient d'être élu maire). Pendant qu'elle se fera draguer devant la Fontana di Trevi par des séducteurs de pacotille en Vespa (ah bon, c'est fini, le temps des Vespa ? j'ai été trop marqué par Fellini...), je serai à Châtenois-les-forges (90), en train de filer du foin et des carottes à des chevaux...  

 

 


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Lundi 28 avril 2008

L'avantage de la plupart des romans consacrés à la boxe, c'est qu'ils parlent généralement de tout autre chose que de la boxe. Ou, pour être plus précis, derrière leurs histoires de vestiaire, de sueur, de défi et de visages en charpie apparaissent d'autres préoccupations, d'autres enjeux. C'était déjà le cas chez F.X. Toole (que Clint Eastwood eut la lumineuse idée d'adapter au cinéma avec Million Dollars Baby), ou chez Harry Crews et son fantastique Roi du K.O. Et c'est toujours valable avec Craig Davidson, jeune romancier canadien d'une trentaine d'années, considéré comme l'un des plus prometteurs de sa génération - selon la formule consacrée des quatrième de couv paresseuses.



J'ai découvert Craig Davidson grâce à son premier livre, un formidable recueil de nouvelles intitulé Un goût de rouille et d'os. La nouvelle éponyme, déjà consacrée à la boxe, m'avait impressionné par sa maîtrise et son extraordinaire sensibilité. Juste être un homme fait bien plus que confirmer ces qualités: ce premier roman de l'auteur explore les tréfonds de l'âme humaine avec la précision d'un scalpel et révèle l'essence même de la boxe: la douleur infligée par les coups de l'adversaire peut parfois constituer un baume contre d'autres maux, plus enfouis, plus complexes... A cet égard, la lecture (parfois éprouvante) de ce roman âpre et sensible aide à comprendre à quel point il est parfois difficile d'être un homme, de vaincre ses peurs et ses frustrations, de trouver sa voie. En un mot, de trouver du sens.

Juste être un homme, par Craig Davidson - Albin Michel - collection Terres d'Amérique


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Jeudi 24 avril 2008

"Je vous dis tout ça, c'est certainement pas pour me vanter, parce que j'en ai rien à foutre que vous me croyiez ou non, ce que je veux juste dire , c'est que c'est de là que je viens, c'est de là qu'on vient tous, de ces endroits où il faut jouer très fort parce que les bagarres ne s'arrêtent pas forcément quand le concert commence. Il faut se faire respecter, en tapant sur les touches du piano ou sur la tête de celui qui vous cherche des noises. Et ce que je veux dire, c'est que si vous voulez qu'on fasse quelque chose de bien ensemble, si vous voulez qu'on soit sincères avec les gens qui viendront nous voir, c'est exactement ce genre de spectacle qu'on donnera, parce qu'on ne sait pas en faire d'autres, et que si on en faisait un autre ,on ne serait pas nous, vous saisissez ?" 

Ceci est un court extrait d'un roman inachevé intitulé From spirituals to swing. Un roman qui n'a jamais dépassé les neuf premiers chapitres. Un roman dont il me faut préciser que j'en suis l'auteur.
John Hammond était un producteur de disques et de spectacles qui a eu la particularité d'organiser en 1938 au Carnegie Hall de New-York le premier concert d'envergure d'artistes noirs pour un public blanc. C'était donc un de ces hommes qui font avancer les choses, dans leur coin, tranquillement, clope au bec et sourire aux lèvres. J'avais appris l'histoire de ce concert dans un bouquin, un jour que je lisais étendu sur l'herbe fraîchement coupée du parc de Cognac, où j'assistais au festival annuel de blues organisé par la ville à la fin du mois de juillet. Il me restait trois heures à tuer avant le grand concert du soir (celui du sublime Mighty Mo Rodgers) et je lisais un bouquin sur l'histoire du blues. C'est à ce moment là que j'ai appris l'existence de John Hammond et que j'ai décidé d'écrire un roman sur lui. Je m'y suis mis le soir même, juste après le concert, dans ma petite chambre d'hôtel. Ce serait un roman très ambitieux, un pavé à l'américaine qui mélangerait figures réelles et personnages fictifs. J'ai beaucoup lu, je me suis documenté, j'ai pris le temps d'écrire, de reprendre, de lisser, de polir... J'y ai passé, mon dieu... des centaines d'heures, sans doute. J'ai écrit neuf chapitres. C'était il y a cinq ou six ans.

Puis j'ai commencé le journalisme.

J'avais fait pas mal de jobs, jusque là. Des trucs alimentaires (là-dessus aussi, il y aurait un livre à écrire). Puis je m'étais mis à travailler dans la formation professionnelle. Je gagnais mal ma vie et je ne faisais pas ce que j'aurais voulu faire. Aussi, quand l'occasion m'a été donnée de voir mon nom publié à la fin d'articles que j'avais écrits, et d'être payé pour l'avoir fait, je n'ai pas réfléchi une seule seconde. Je me souviens encore du sentiment étrange que j'avais ressenti en recevant ma première rétribution de pigiste (600 ou 700 francs, à l'époque). C'était pour un canard en Belgique. Par la suite, j'ai enquillé les papiers, travaillant pour d'autres supports, étoffant cette expérience qui m'arrivait comme une providence. J'ai multiplié les articles, tenu une chronique régulière pour les adolescents, écrit les textes d'une expo, réalisé des interviews, animé des ateliers, travaillé comme rewriter et comme auteur, fabriqué deux enfants... et abandonné John Hammond. Sans regret ni remord.

Sauf quand il m'arrive de tomber sur ces neufs premiers chapitres et de les feuilleter un peu. Je me dis alors que oui, décidément , cela pourrait faire un beau roman.

Pour un autre. Parce que moi, j'ai passé la main.


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Dimanche 20 avril 2008

Un visiteur anonyme de ce blog souhaite être édité et profite du jour du Seigneur pour me demander des conseils.
Je lui ai répondu qu'il n'y avait pas de règle pour être édité. Comme je pense que ce jeune auteur né de la rosée du matin ne se contentera pas d'une réponse aussi déprimante, je l'ai aussi aiguillé sur le site de Marc Autret, spécialiste avisé qui saura sans doute répondre mieux que moi à ses attentes.
Il n'y a en l'occurrence aucune mauvaise volonté de ma part : je réponds toujours - dans la mesure de mes possibilités - aux sollicitations qui me parviennent via ce blog. Mais il se trouve que:
1) Je pense en effet que l'édition est une démarche personnelle qui ne répond en aucun cas à des critères prédéfinis (en dehors de ceux qui sont dictés par le simple bon sens).
2) Je suis assez mal placé pour donner des conseils dans ce domaine, dans la mesure où je suis pour ma part le champion des concours de circonstances: mes activités de journaliste ont commencé par une proposition en forme de challenge pendant un repas un peu arrosé. Par la suite mon itinéraire de la presse à l'édition a été tracé à coups de rencontres opportunes. En d'autres termes, je n'ai jamais fait le siège frontal d'une forteresse. Je suis toujours passé discrètement par les portes dérobées.
3) Je publie beaucoup de choses, mais jamais de littérature. Il faudra que ceux qui s'adressent à moi pour obtenir mes lumières le comprennent un jour: je ne suis pas mieux placé qu'eux pour publier un roman ou un recueil de nouvelles. La bio d'un Malgré-Nous, à la limite...
Mais je sais que les auteurs publiés sont nombreux parmi les habitués de ce blog. Et je suis près à parier qu'ils ne contrediront pas ce constat: la seule recette pour être édité, c'est de comprendre qu'il n'y a pas de recette.


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Jeudi 17 avril 2008

Coincé dans un embouteillage, j'ai appris aujourd'hui sur France Inter la mort d'Aimé Césaire. Les réalités du décalage horaire font que j'ai appris cette (prévisible) nouvelle avant la plupart des Martiniquais. Je ne sais pas pourquoi, j'ai pensé à eux. Ils se lèvent, passent sous la douche, enfilent une chemise, font couler un café et allument la radio. Et ils apprennent la mort d'Aimé Césaire.
Difficile, sans doute, d'imaginer ce qu'ils ont ressenti. Quelque chose d'assez proche, je pense, de ce que beaucoup d'Alsaciens éprouveront le jour de la disparition de Tomi Ungerer (le plus tard possible: il a encore tant de facéties en réserve...). Tomi Ungerer est aujourd'hui le plus fidèle traducteur de l'identité complexe de l'Alsace. Césaire était (est encore, c'est la force des hommes de plume) le plus fidèle traducteur de l'identité complexe des Martiniquais, et de bien plus que les Martiniquais: celle de toutes celles et de tous ceux qui font partie de cette négritude qu'il a tant contribué à mettre en évidence - en dépit de tous les vents contraires... La vie entière de Césaire fut un combat contre tout ce qui a contribué à nier, à rogner, à ignorer, à mépriser cette négritude. Par son oeuvre poétique et par son engagement politique, il a su devenir l'un de ces hommes dont la parole compte. On a coutume de dire que les personnalités politiques lettrées manquent: il vient juste d'en disparaître une, absolument majeure. Le moins que l'on puisse faire à présent, c'est de lire ses textes. Lire Césaire, c'est l'empêcher de mourir.



Additif du 22 avril: 8 livres de Césaire parmi les 25 meilleures ventes réalisées par Amazon en ce moment. Rien n'est perdu: les auteurs de talent, dépêchez-vous de mourir, c'est le seul moyen de dépasser Guillaume Musso et Marc Levy !


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Mardi 15 avril 2008

Ce jour est à marquer d'une pierre blanche: c'est la première fois depuis de (déjà) longues années que je vois ma femme surfer sur le web à 08h12.
Il faut dire que ma femme est d'origine italienne. Sicilienne, pour être exact. Ses parents viennent de Serradifalco, un petit bourg plombé de soleil et posé au centre de la Sicile.
Je l'ai donc trouvée ce matin, à 08h12, devant l'écran de l'ordinateur. Elle avait la tête d'une mère à qui on a retiré ses enfants. Comme les nôtres étaient en train de se laver les dents, j'en ai déduit que son désarroi avait une autre origine. 
Puis je me suis souvenu que les Italiens venaient juste de voter.
- C'est bien l'autre clown qui a gagné, m'a t-elle dit. Avec dix points d'avance...
L'Italie vient donc de redonner sa confiance à un escroc vulgaire, stupide et arrogant. Un triste sire propriétaire de chaines de télévision surpuissantes et dont la crétinerie ferait passer les divertissements de TF1 pour des programmes éducatifs. Un histrion bronzé aux UV persuadé de l'intelligence supérieure de la civilisation occidentale (dommage qu'il n'ait pas un échantillon sur lui). Et le plus gros (je n'ai pas dit grand, j'ai dit gros) éditeur du pays, bien qu'il n'ait, de son propre aveu, jamais lu un seul roman. 
Ceux qui ignorent (encore) ce dont est capable Berlusconi peuvent jeter un oeil au passionnant documentaire de Sabrina Guzzanti intitulé Viva Zapatero. Cette comédienne très connue en Italie y montre combien la censure dans les médias est terrible, qu'il s'agisse de la télévision ou de la presse écrite. 
Mais les Italiens ne l'ont sans doute pas vu.
Ils préfèrent regarder les poufiasses en string des programmes de Berlusconi.


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Dimanche 13 avril 2008

Un coup d'oeil sur les statistiques de fréquentation de ce blog m'indique que vous êtes bien moins nombreux à visiter ces pages durant le week-end que pendant les jours de semaine. Je trouve cet état de fait plutôt rassurant: vous me rendez visite pendant vos heures de bureau et vous avez sans doute mieux à faire que de vous abrutir d'internet le samedi et le dimanche... Tiens, puisqu'on parle de semaine et que je n'ai pas de coup de gueule à pousser, je vais vous raconter la mienne, de semaine.

Cette semaine, le petit animateur que je suis a travaillé les techniques d'argumentation écrite en atelier avec des gens. Et avec le sentiment de parler à des poissons rouges.

Cette semaine, le petit journaliste que je suis a rencontré un membre du Conseil Général, un artisan verrier et une conservatrice de musée. Et il s'est interrogé sur l'éclectisme.

Cette semaine, le petit bourgeois que je suis a visité plusieurs maisons avec l'envie d'en acheter une. Mais sans trouver son bonheur.

Cette semaine, le petit rewriter que je suis a tenu entre les mains deux des bouquins sur lesquels il a travaillé. Avec le sentiment d'y avoir laissé une part de lui-même.

Cette semaine, le petit mégalomane que je suis a passé une heure à se faire photographier pour illustrer un prochain éditorial écrit par ses soins. Et en plus, il s'est trouvé beau. 

Cette semaine, le petit père de famille que je suis a retrouvé sa femme et ses enfants, absents depuis quelques jours. Et il a lu des histoires de princesses.

Beaucoup de casquettes pour une seule semaine. M'étonne pas que j'aie mal au crâne, ce soir.

Bonne nuit.


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Qui est-il ?

Stéphane Laurent est journaliste, rewriter, nègre et réalise d'une façon générale tous les travaux d'écriture qu'on lui demande. Il vit à Strasbourg et passe tous ses étés en Bretagne. Il a aussi mauvais caractère. D'où (le retour de) ce blog.

Bobine

L-auteur.jpg
L'auteur, ici en pleine hilarité...

En cours de lecture...


  Jean-Paul Jody - Chères toxines (Seuil)

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